Plus globalement, l’informatisation des services fiscaux facilite le travail des agents, grâce aux
recoupements rendus possibles par la gestion des fichiers avec un matricule unique : votre numéro de Sécurité sociale. Plusieurs dizaines de fichiers, d’après les estimations des
spécialistes, sont ainsi mis en parallèle. Mais il y a nettement plus inquiétant. Fort de ses 3 100 informaticiens et de ses 97 000 ordinateurs, Bercy est en train de créer un nouveau
fichier des contribuables. Son nom de baptême : Pers. En principe, il permet, selon le ministère, « d’avoir une meilleure vision globale de la situation fiscale de chaque contribuable »,
de façon à le traiter « justement », en limitant les marges d’erreur. Un moyen pudique de dire qu’avec un simple clic, l’inspecteur y trouvera vos données personnelles, professionnelles,
votre dossier fiscal complet et toutes les informations susceptibles de déterminer votre impôt. Sans oublier qu’il pourra également compter sur le très controversé fichier Edvige, devant
aussi contenir des données fiscales et patrimoniales.
Et que se passe-t-il si votre contrôleur trouve des bizarreries dans votre dossier après un coup d’œil rapide sur son ordinateur ? Il poursuit ses investigations en utilisant ses droits
de question et de communication. Le premier lui permet de vous harceler de demandes d’informations qu’il vous sera difficile d’ignorer. Le second est une véritable atteinte au secret
professionnel ! A l’instance du fisc, et à l’insu du contribuable, les banques, les organismes de Sécurité sociale, les compagnies d’assurances, les gestionnaires de patrimoine, les
commerçants, les artisans, les professions libérales et même les tribunaux sont obligés, sous la menace de sanctions pécuniaires, d’ouvrir pratiquement toutes leurs archives et de fournir
les informations requises. Cette faculté est couramment exercée à l’encontre des plus riches.
L’étranger : un paradis fiscal
Avoir des placements à l’étranger est, en pratique, la meilleure façon d’échapper à l’incroyable curiosité
du fisc. Certes, tout contribuable dans cette situation est censé les mentionner dans ses déclarations de revenus et d’impôt de solidarité sur la fortune. Mais de l’obligation à la
pratique, il y a un fossé. En outre, la loi française ne s’appliquant pas en la matière, l’Administration doit respecter les conventions fiscales internationales. Le plus souvent, ces
textes contiennent une clause d’assistance permettant aux contrôleurs d’interroger leurs homologues étrangers. A charge pour ceux-ci d’effectuer une recherche, selon leurs propres
règles. Heureusement pour les Français, le droit local de certains pays frontaliers n’accorde pas à l’Administration les droits exorbitants dont dispose la nôtre ! Le contrôleur
français se voit souvent opposer une fin de non-recevoir. Ainsi, pour un compte en Suisse, le fisc helvétique ne lève le secret bancaire qu’en cas de blanchiment d’argent
sale.
Le contrôleur peut même lever le secret professionnel
Mais ce droit de communication de l’agent des impôts concerne tout le monde. Les exemples abondent. Les
Bertrand étaient d’heureux commerçants exploitant trois boutiques de cadeaux-décoration. Tous les ans, ils arrivaient à soustraire au fisc, grâce aux paiements en liquide, 15 % de leurs
bénéfices. Mais ils thésaurisaient les sommes sur un compte rémunéré. Malheureusement, ils s’en sont servis pour acheter une maison en Provence ! En croisant leur dossier avec le
fichier Lore, le contrôleur a trouvé que le prix payé dépassait les capacités de leurs revenus officiels. La machine s’est alors mise en branle. Leur banque a fourni tous leurs
mouvements de comptes sur six ans. Le centre de gestion agréé en a fait de même pour les documents comptables. Avec les informations récoltées, le contrôleur a exercé son droit de
communication auprès des artisans chargés de travaux dans la maison. Puis, il a interrogé le fabriquant pour l’achat d’un voilier, la société pour la concession d’un anneau de port, le
voyagiste pour l’organisation d’un périple sur mesure en Asie, le tapissier pour la décoration de leur appartement… Et ainsi de suite. Les Bertrand ont subi un redressement salé.
Vous demandez grâce ? Vous avez raison car là s’arrêtent les pouvoirs d’investigation du fisc. Mais après un tel traitement, vous êtes à nu. Heureusement, nous sommes dans un pays de
droit. Vous pouvez vous défendre. Et là , surprise : avec l’aide d’un avocat, le Code général des impôts peut venir à votre rescousse. Mais c’est une autre histoire…
Riches et puissants chouchoutés
En termes administratifs, on parle de « personnes sensibles ». Il ne s’agit pas de contribuables sujets Ã
dépression nerveuse en cas de contrôle, mais de personnalités du show-biz, de la politique ou du monde économique, social et culturel. Sans forcément êtres richissimes et connues du
public, elles sont en général aisées, influentes et soumises à l’impôt sur la fortune. Ces personnes sensibles font l’objet d’un traitement spécial, Bercy admettant même qu’elles ont
droit à des vérifications systématiques.
Deux services – la direction nationale des enquêtes fiscales et la direction nationale des vérifications des situations fiscales – y consacrent tout leur temps avec 750 fonctionnaires.
Les magazines people, reflets d’un statut bling-bling, et les revues de décoration étalant l’aisance des propriétaires de belles demeures sont étudiés. Le droit de communication est
exercé auprès des banques, mais également à l’encontre des joailliers, fourreurs, antiquaires, agents immobiliers, concessionnaires d’automobiles de luxe et clubs privés. Le montant des
redressements et les remises, souvent importantes, sont négociés au plus haut niveau de l’Etat. Florent Pagny, Johnny Hallyday ou encore Karl Lagerfeld peuvent en
témoigner."